UN COMMENTAIRE DE TEXTE DU DISCOURS DE NICOLAS SARKOZY
Antoine Destemberg
le 13 février 2009
INTRODUCTION
[Présentation du document] Ce discours du président de la République fut prononcé le
22 janvier 2009 au Palais de l’Élysée devant des ministres, élus, présidents d’universités, directeurs
de grandes écoles et d’organismes de recherche et chefs d’entreprise. Suivant la stratégie de
communication développée par les services de l’Élysée depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, ce
discours fut, immédiatement après son allocution, rendu disponible sur le site Internet de
l’Élysée, sous forme écrite, correspondant à 7 pages et sous la forme d’une vidéo, réalisée en plan
fixe adoptant un cadrage unique sur la personne de N. Sarkozy et d’une durée fidèle à celle de
l’allocution. Les mentions légales accompagnant la mise à disposition de ce texte précisent le cadre
d’exploitation de ces documents appartenant à la catégorie des textes rédactionnels qui « n’ont pas
de valeur officielle et n’ont pour but que de présenter les activités de la présidence de la
République et faciliter l’accès aux contenus du site ».
Le statut « d’auteur » du texte est à examiner attentivement : de façon coutumière les
discours des présidents de la République française, comme nombre d’autres responsables
politiques, ne sont pas l’oeuvre directe de ceux qui les prononcent. Un ou plusieurs auteurs, dont
le statut peut être variable – chef de cabinet, conseiller, communicants divers –, proposent un
texte ayant vocation à servir de support au discours, mais c’est la prononciation et celui qui réalise
cette performance qui engage la responsabilité morale quant aux propos tenus. Aussi, convient-il
de considérer que Nicolas Sarkozy est bien l’auteur de ces propos. Notons en complément, la
variation régulière entre format écrit et format oral de ce discours, qui nécessite que les services de
communication de l’Élysée opèrent une adaptation dialogique entre texte écrit et paroles
prononcées dans la formalisation finale du texte proposé : en d’autres termes, le texte initial est
modifié à l’issue du discours pour l’adapter partiellement à la réalité des propos tenus, et
inversement les propos tenus lors du discours sont inégalement restitués dans le texte final
opérant ainsi une régulation a posteriori de la parole présidentielle.
[Auteur] Sans entrer dans les détails biographiques concernant le président de la
République que tout le monde a en tête, il convient de préciser ses rapports personnels avec le
monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, avant même son accession au pouvoir en
mai 2007. Après un baccalauréat série B préparé dans l’établissement privé Cours Saint-Louis de
Monceau (Paris 17e)1 et obtenu en 1973, N. Sarkozy poursuit des études de droit à l’université
Paris X Nanterre, où il obtient après cinq ans d’études (1978), une maîtrise de droit privé. Après
avoir exercé son service militaire, il entre à l’Institut d’Études Politique de Paris (communément
appelé Sciences Po Paris) dont il ressort sans avoir réussi à obtenir le diplôme, mais achève ses
études en février 1980 en soutenant un DEA de sciences politiques. Il obtient en 1981 le
Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat (CAPA), et intègre une carrière juridique spécialisée
dans le droit des affaires et le droit immobilier, qu’il délaisse très vite au profit de la carrière
politique : il est en effet élu maire de Neuilly-sur-Seine en 1983, après avoir été conseiller
municipal depuis 1977, promu par Charles Pasqua à la tête de la section RPR de Neuilly dès
1976.
Ces liens lâches avec le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche se
confirment dans les postes ministériels qu’il occupe : ministre du budget de 1993 à 1995 période
durant laquelle nous aurons l’occasion de revenir sur son action en direction de l’ES&R, de
l’Intérieur de 2002 à 2004, de l’Économie, Finance et Industrie de mars à novembre 2004, puis à
nouveau de l’Intérieur de 2005 à 2007. Cela n’empêche toutefois pas le candidat et président
Sarkozy de manifester un intérêt pour certains aspects de l’activité de recherche et
d’enseignement, notamment dans le domaine de l’histoire qui nous intéressera ici plus
particulièrement :
Du point de vue de la méthode historique, lors d’un entretien avec le médiatique
philosophe Michel Onfray, réalisé au siège du ministère de l’Intérieur (place Beauvau) et paru
dans Philosophie Magazine de mars-avril 2007, la question de la valeur justificative des
explications historiques est abordée : à M. Onfray qui dit, « expliquer, ce n’est pas excuser. Par
exemple, beaucoup d’historiens ont travaillé sur l’Allemagne des années 1930, sur la montée du
nazisme, sur la mise en place d’une mécanique génocidaire. Ces historiens ne peuvent pas être
accusés de complaisance envers l’horreur des camps, ni de justification » ; NS répond « Qu’un
grand peuple démocratique participe par son vote à la folie nazie, c’est une énigme. Il y a
beaucoup de nations à travers le monde qui traversent des crises sociales, monétaires, politiques,
et qui n’inventent pas la solution finale ni ne décrètent l’extermination d’une race. Mieux vaut
admettre qu’il y a là une part de mystère irréductible plutôt que de rechercher
des causes rationnelles. »2 Affirmation qui fait douter de sa compréhension des enjeux des
SHS (Sciences Humaines et Sociales) et de la méthode historique, malgré les citations de Marc
Bloch dont il use à plusieurs reprises (Maison-Alfort, le 02/02/2007 et Caen, le 09/03/2007)3.
L’implication de NS dans les questions historiques et mémorielles connut une inflation
avec son élection à la présidence de la République, de sa prise de fonction avec l’établissement
d’une journée commémorative chaque 22 octobre consacrée à la lecture de la lettre de Guy
Môquet (tombé en désuétude dès la 2e année), jusqu’à la décision récente de créer un musée de
l’histoire de France (rappelons qu’il en existe déjà un à l’Hôtel de Soubise), en passant par la
volonté d’imposer que chaque enfant de CM2 parraine un enfant juif mort en camp de
concentration (abandonné dès son annonce). Sans entrer dans l’analyse des implications
politiques de ces décisions, qui ont alimenté de nombreux débats, attachons-nous à souligner ce
qu’elles révèlent de la conception de leur auteur de la méthode historique. Pour NS, conseillé en
cela par Henri Guaino et Max Gallo, la recherche historique sert à fabriquer un
discours national, où l’émotion se substitue à l’analyse. Cette tendance
mythographique, qui vise à isoler de tout contexte des prétendus faits
historiques établis4, et qui adopte une position essentialiste où la France existe
depuis toujours et préexiste même à la formulation de son idée, se lit parfaitement
dans le discours qu’il prononce au Latran, devant le pape Benoît XVI, le 20 décembre 2007 : «
C’est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l’Église. Les faits sont
là. En faisant de Clovis le premier souverain chrétien, cet événement a eu des conséquences
importantes sur le destin de la France et sur la christianisation de l’Europe. À de multiples reprises
ensuite, tout au long de son histoire, les souverains français ont eu l’occasion de manifester la
profondeur de l’attachement qui les liait à l’Église et aux successeurs de Pierre. Ce fut le cas - de la
conquête par Pépin le Bref, des premiers États pontificaux ou de la création auprès du Pape de
notre plus ancienne représentation diplomatique »5.
Enfin, dans un entretien donné au quotidien 20 minutes le 16 avril 2007, NS présentait explicitement sa conception des études supérieures, définissant la légitimité des disciplines
enseignées en fonction des critères suivants : « Dans les universités, chacun choisira sa filière, mais
l’État n’est pas obligé de financer les filières qui conduisent au chômage. L’État financera
davantage de places dans les filières qui proposent des emplois, que dans des filières où on a 5000
étudiants pour 250 places (…) Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le
contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au
bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer
des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir
de la connaissance est formidable mais l’État doit se préoccuper d’abord de la réussite
professionnelle des jeunes. »6
[Contexte] Suivant les conceptions brièvement évoquées ici, NS a hérité – plutôt qu’engagé
– d’un processus de « réforme » du monde de l’ES&R, entamé sous la présidence de la
République de Jacques Chirac qui avait placé à la tête du ministère de tutelle l’astronaute Claudie
Haigneré (juin 2002-mars 2004). L’annonce du gel du nombre des postes à l’Université et de la
diminution des postes de chercheurs dans les autres organismes (- 550) à la fin de l’année 2003,
avait provoqué une première émotion dans le monde de l’ES&R : le 7 janvier 2004, 150 chefs
d’équipes de recherche lancent un appel nommé « Sauvons la recherche ! » menaçant de
démissionner de leur poste si cette politique était appliquée. La multiplication des actions
collectives et le soutien rapide de l’opinion publique avaient obligé le ministre à revenir sur ces
dispositions au mois d’avril 2004, mettant en place un Comité d’Initiative et de Proposition
(CIP), présidé par le président de l’Académie des sciences (Étienne-Émile Baulieu) et son vice
président (Édouard Brézin), et chargé de réfléchir en concertation avec les chercheurs à la
politique de recherche en France. La communauté scientifique française ainsi mobilisée depuis le
mois de février s’engagea à établir des propositions de rénovation du système de recherche et
d’enseignement supérieur, créant des « États généraux de la Recherche », et se traduisant par une
enquête d’une grande ampleur, aboutissant à la rédaction d’un rapport ambitieux, remis
officiellement à Grenoble le 29 octobre 2004 : ce rapport de 89 pages d’analyses et de
propositions fut en premier lieu bien reçu par le gouvernement de l’époque (François d’Aubert
ayant remplacé Claudie Haigneré en juin 2004), qui salua la rigueur et l’équilibre du travail
fourni7. Toutefois, les décisions gouvernementales s’écartèrent notablement des propositions
avancées et initièrent une volonté d’appliquer une conception managériale au monde de la
recherche, qui se traduisit notamment par la création dès juillet 2004 de l’ANR (Agence
Nationale pour la Recherche) : il s’agit d’une agence de financement dotée de moyens très
importants, permettant au ministère un pilotage plus direct des programmes de recherche et
fonctionnant sur un système d’appel d’offres pour des « marchés » scientifiques à court terme
(3 ans). Dès cette époque, les milieux scientifiques s’alarment de l’impact qu’une telle approche
peu provoquer sur l’activité scientifique, et soulignent l’effet pervers d’un système d’incitation à
dépenser des sommes importantes rapidement sans pouvoir garantir la continuité des recherches
engagées ; la Cour des Comptes elle-même pointa dans son rapport annuel le caractère
partiellement inadapté de ce cadre de l’ANR pouvant conduire à des gaspillages d’argent public.
En outre, ce nouvel organisme initiait une mise en concurrence par l’État d’une autre institution
dont il avait pourtant lui-même le pilotage, le CNRS (Centre National de la Recherche
Scientifique).
À ce contexte plus directement lié à la recherche, s’ajoute celui de l’enseignement supérieur arrière-plan légal à l’organisation de l’Université qui se dessine et dont les effets se laissent
aujourd’hui percevoir au sein de 20 universités qui ont accepté de s’engager, à partir du 1er janvier
2009, dans la voie de ce que le gouvernement nomme – abusivement, nous y reviendrons –
l’« autonomie ».
[Analyse] Le discours de NS du 22 janvier 2009 intervient à l’issue d’une série de discours
prononcés tout au long du mois de janvier selon la tradition des voeux du président, ayant chacun
valeur programmatique quant à la politique qui sera conduite dans l’année à venir (15 discours
entre le 2 et le 22 janvier). Bien qu’intitulé « lancement de la réflexion pour une stratégie
nationale de recherche et d’innovation », les propos témoignent moins du lancement d’une
réflexion que de son aboutissement, tant le discours est davantage dominé par des assertions que
des questions. Texte touffus, voire confus, dans une langue française souvent approximative, il
offre, sous la tutelle de notions telles que « réforme » ou « crise », une série de propos abordant
essentiellement la politique menée en matière d’ES&R et qu’il justifie par un tableau
catastrophiste de l’Université et de la recherche française attribuable selon lui au conservatisme et
à l’incompétence de ses acteurs.
[Problématique] Ce discours a provoqué un large mouvement d’indignation et un profond
sentiment d’injustice de la communauté des enseignants-chercheurs qui se mobilisent
actuellement par des biais variés pour condamner ce discours ouvertement hostile, provocateur et
insultant. Cet exercice propédeutique de la méthode du commentaire de texte en histoire en est
un exemple : il vise à montrer que la rhétorique présidentielle, largement partagée par celle du
gouvernement tout entier – il suffit de visiter le site Internet « Nouvelle Université » du ministère
de l’Enseignement supérieur pour s’en convaincre8 – repose sur une technique de communication
devenue une méthode de gouvernement en France : le storytelling étudié par Christian Salmon
(CNRS). Cette méthode de communication, née aux États-Unis durant les années 1980, consiste
à inventer des histoires sans se soucier de leurs fondements véridiques pour légitimer des prises de
décisions idéologiques9 ; une expression française, héritée de Molière, la résume parfaitement,
« quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage ». À l’origine technique de marketing, elle
fut utilisée dès la présidence de Ronald Reagan, puis largement par Bill Clinton et Georges W.
Bush dans leur communication politique : l’exemple le plus révélateur fut notamment l’invention
des armes de destruction massive irakiennes pour justifier la politique extérieure américaine au
Moyen-Orient. Le discours de NS sur l’ES&R use des mêmes méthodes en inventant un constat
souvent très éloigné de la réalité que l’on tentera de rétablir à l’aide de données statistiques
proposées par les services du Ministère de l’ES&R et issues des enquêtes menées par l’OCDE
(Organisation de Coopération et de Développement Économique), autrement dit en utilisant les
même outils qui sont à disposition du gouvernement et du président de la République, dont on
soulignera à l’occasion les limites (je précise que toutes les données chiffrées utilisées sont
accessibles à tous sur Internet et donc vérifiables).
[Plan] Nous examinerons donc trois des principaux aspects de cette story que raconte ici
NS : nous vérifierions si l’Université et la recherche françaises sont effectivement si mauvaises (I),
puis nous verrons si le discours de NS « n’est pas une question d’idéologie » notamment
économique (II), avant d’examiner si les enseignants-chercheurs sont avant tout mus par un esprit
de conservatisme (III).
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